Portraits

PORTRAIT D'UN HABITANT

Je m'appelle Serinté Konté, je suis originaire du Mali, dans l'Afrique de l'ouest.
J'habite dans le quartier depuis déjà quelques années, je vis rue de la Solidarité.

Quand êtes vous arrivé du Mali ?
Je suis arrivé en France en 1980, à l'âge de 29 ans et j'ai aujourd'hui 53 ans.

Pour quelles raisons êtes vous venu en France ?
Comme beaucoup de mes compatriotes maliens, je suis venu en France pour travailler. Je suis arrivé comme travailleur immigré.
En arrivant je n'avais rien, la seule que j'avais c'était ma force physique pour travailler.

Avez vous trouvé facilement du travail ?
Ah tu sais les temps changent. Quand je suis arrivé dans les années 1979-1980, c'était beaucoup plus facile.
C'est pareil pour tout le monde que l'on soit immigré ou français, à l'époque le marché du travail était ouvert à tous. A l'époque, de nombreuses usines embauchaient, la Ville de Paris embauchait beaucoup aussi. La France avait encore besoin de main d'œuvre dans plusieurs secteurs, le bâtiment, le travail en usine ou la restauration et dans le nettoyage.
Pour ma part, j'ai travaillé dans presque tous ses secteurs, j'ai commencé comme maçon dans une entreprise à Vitry-sur-Seine pendant 4 années puis je me suis dirigé dans la restauration, j'ai travaillé comme plongeur dans un restaurant familal. Après je me suis engagé dans deux usines spécialisées dans la fabrication de pièces, j'ai fais de la précision dans le décolletage. Aujourd'hui je travaille dans une entreprise de nettoyage.

Quel métier exerciez vous au Mali avant d'arriver ?
Après me études à l'école, j'ai fait une formation en mécanique automobile parce que c'était le métier qui m'intéressait mais mes parents étaient agriculteurs c'était donc ma principale activité là-bas.

Parliez vous français quand vous êtes arrivé ?
Oui. Le Mali est une ancienne colonie française et même si nous avons plusieurs langues dans notre pays, le français reste la langue officielle, la langue que les enfants apprennent à l'école.

Où habitiez vous à votre arrivée ?
J'ai toujours vécu à Paris. En arrivant à Paris j'ai vécu dans des foyers de travailleurs immigrés, l'un à République, l'autre dans le 20ème arrondisement.
En 1986 j'ai déposé un dossier de regroupement familial et ma femme est arrivée. Nous sommes allés vivre dans un petit appartement dans le 11ème arrondissement.
C'est à cette époque que j'ai réalisé combien il était difficile pour une famille d'avoir un logement décent. Et je suis devenu alors un militant associatif pour l'accès au logement des familles les plus démunies.
Ma situation n'était pas bonne non plus, j'ai emménagé en 1995, rue de la Solidarité.
C'était un quartier difficile mais la Ville de Paris m'avais attribué un logement. Nous avons crée une association, nous l'avons appelé Bail et clés parce que lorsque l'on allait à la Préfecture on nous demandait ce que l'on voulait on répondait toujours un bail et des clés, c'étaient les deux choses dont les gens avaient besoin.

Est ce que vous vous souvenez du squat de la rue Petit ?
Oh oui bien sûr, notre association a beaucoup travaillé avec les familles qui vivaient là dans des conditions catastrophiques.
Je me souviens que J2P était l'un des premiers à soutenir ces familles, à militer pour la destruction du squat et le relogement des familles. A l'époque plusieurs habitants s'étaient mobilisés ils avaient crée un collectif qui s'appelait le collectif Petit avant de devenir Jaurès Pantin Petit.
Il y avait le 26 de la rue Petit, s'était un immeuble très vieux, presque en ruine et vraiment dangereux, je me souviens même d'un plafond qui s'était effondré. Nous avons alerté la mairie du 19ème et la ville de Paris. Les autorités ont commencé par rénover le 26 puis en face il y avait aussi aux numéros 17, 19 et le 21. Là aussi les bâtiments étaient en très mauvais état.
A cette période des familles vivaient en situation de squatters. Nous les avons soutenu car c'étaient des familles qui n'avaient pas d'autres solutions. A l'époque notre démarche était qu'il était mieux que des gens squattent un immeuble inoccupé plutôt que de vivre dehors avec leurs enfants.
Ces squats donnaient une très mauvaise image au quartier, en plus il était dangereux pour les enfants.
Vous vous rendez compte, les familles n'avaient pas d'eau potable, il n'y avait pas d'électricité non plus, les escaliers étaient dangereux. Les squats étaient envahis par les rats. C'était horrible. Cela concernait une vingtaine de familles au 17, une dizaine au 19 et plus de vingtaine au 21 de la rue Petit.

Où sont allées les familles qui squattaient ?
Beaucoup de familles ont été relogées dans le 20ème, le 18ème ou le 19ème arrondissement, dans des logements de l'OPAC. La plupart des familles sont donc restées à Paris.
L'action de plusieurs associations et notamment de J2P a permis l'aménagement du square, la construction d'un équipement sportif de rue pour les enfants et le quartier ne ressemble plus en rien à ce qu'il était. Collectivement nous avons réussi à faire changer la situation dramatique non seulement des personnes mais aussi du quartier. On s'est fait entendre et les autorités sont passées à l'action. Mais il reste toujours des choses à faire.

Quelle réflexion cela vous inspire pour l'avenir et que pensez vous de l'arrivée de vos compatriotes maliens en France par exemple ?
Ma réflexion c'est que dans un premier temps la France a eu besoin de beaucoup de mains d'œuvre, à une époque, on n'avait pas besoin de venir, on venait nous chercher. Il y avait des conventions entre Etats, entre la France et des pays africains pour l'accueil des immigrés. Puis les temps ont changé, les textes de lois ont changé. L'immigration aujourd'hui n'a plus de valeur comme dans le temps. La France n'a plus la possibilité d'accueillir l'immigration faute de travail. Je ne peux conseiller à mes compatriotes maliens de quitter le pays pour venir en France.

Quelle est la situation du Mali aujourd'hui et son évolution ?
La situation s'est nettement améliorée. Les maliens qui se sont installés en France y sont pour beaucoup. Ils ont beaucoup travaillé ici, ils ont investi au Mali et ont crée quelques emplois.
Les maliens sont aujourd'hui capables de construire de l'emploi et je vois un avenir positif.
Au niveau politique cela a changé, le Mali est l'un des premiers pays à avoir modernisé sa structure et soutenir une démocratie stable pourtant le pays est l'un des pays le plus pauvre du monde. C'est un exemple pour le reste de l'Afrique comme le Bénin d'ailleurs. La stabilité du régime nous a amené à une ouverture vers l'extérieur.

Y a t'il beaucoup d'immigrés qui retournent au pays ?
Oui ils sont nombreux à revenir au moment de leur retraite. Mais il y a également de plus en plus de jeunes maliens qui viennent en France pour faire des études et qui repartent au pays avec des diplômes en poche (ingénieur, médecin, avocat ou autres...)

Et vous, songez vous y retourner un jour ?
Bien sûr, je me suis toujours battu pour, j'ai de nombreux projets pour mon village, Tinkaré, dans la région de Kayes, et je prépare activement mon retour au pays. De puis que je suis arrivé en France, j'ai essayé de contribuer au développement de mon village. Mon idée a toujours été de créer de l'emploi sur place. J'ai travaillé sur 4 grands projets :
le premier autour de l'éducation : à mon époque le village n'avait pas d'école et il était urgent que dans un village de 5000 habitants nos enfants soient correctement éduqués, c'est ce que nous avons fait avec les ressortissants maliens en France en créant une école de 6 classes. Aujourd'hui l'école fonctionne très bien, il y a même des échanges entre notre école et une école du Nord de la France à Faches Thumesnil, les élèves correspondent entre eux et un groupe d'enfants français sont venus visiter les enfants de Tinkaré.
Le deuxième projet urgent pour le village était l'accès aux soins pour les villageois, nous n'avions pas de centre de soins, de médicaments ni de personnels. Nous avons donc récolté des fonds et construit un centre de santé communautaire opérationnel avec 1 médecin et deux aides-soignantes. Par la suite nous avons même ouvert une maternité.
Le troisième projet concernait le domaine hydraulique, nous n'avions pas d'eau potable dans le village et de nombreuses maladies sévissaient dans le village. Nous avons construit un château d'eau et creusé des forages jusqu'à 150 m en sous-sol pour aller chercher de l'eau. Sur ce projet nous avons travaillé en partenariat avec les eaux de Paris. Résultat les villageois se sentent beaucoup mieux et tout le monde est en meilleure santé.
Enfin le quatrième projet est en cours de réalisation : nous souhaitons permettre aux jeunes du village d'accéder aux sports et nous travaillons actuellement sur la réalisation d'un stade multi sports, ouvert aux autres villages de la région. Sur ce projet nous sommes toujours à la recherche de partenaires et de soutien financier notamment.

Je suis ravi car tous ses projets ont crée de l'emploi à Tinkaré : 6 enseignants à l'école, une équipe de 4 personnes dans le centre de santé, 26 personnes composent également un comité de gestion du réseau d'adduction d'eau (plombiers, techniciens etc...).

Quels sont vos rêves aujourd'hui ?
Je souhaite que tout le monde s'attache au développement des pays les plus pauvres. Je pense qu'il est important aujourd'hui de soutenir les forces vives internes dans ces pays et de les accompagner dans leurs projets.
J'aimerai aussi que tous les enfants puissent aller à l'école, qu'ils ne traînent pas dehors et qu'ils apprennent un métier. Pour moi l'école et la formation de chacun sont les clés du bonheur.